Vautour : symbolique, hiéroglyphes, mythologie et histoire longue

Le vautour, bien avant nous
Des hiéroglyphes aux Causses

L'oiseau qu'on voit planer au-dessus des Hauts Plateaux du Vercors a porté, pendant des millénaires, un sens que nos contemporains ont presque entièrement perdu. Dans plusieurs civilisations du bassin méditerranéen, le vautour n'était pas le symbole de la mort : il était celui de la maternité, du souffle divin, de la miséricorde. Ce renversement de sens s'est fait en deux mille ans, sous l'influence de trois facteurs distincts. Le défaire prend du temps.

Quand les enfants apprennent aujourd'hui l'alphabet, ils récitent une suite de sons dont le premier signe fut dessiné en forme de vautour il y a plus de quatre mille cinq cents ans. Du sable de l'Égypte antique jusqu'aux crêtes du Vercors, la même silhouette traverse les siècles sans se répéter à l'identique : chaque culture y a lu quelque chose de différent.

A comme... Vautour ?

L'Égypte pharaonique n'a pas seulement observé les vautours, elle les a codés au cœur même de son système d'écriture, en y intégrant deux espèces distinctes :

La grande déesse Mout, protectrice de Karnak, s'écrit avec ce signe : l'oiseau symbolisait l'amour maternel, la crainte et la protection simultanément. L'égyptologue Jean Yoyotte, dans la préface de Le Vautour (Lamblard, 2001), souligne que ce double registre (douceur et puissance) est propre au vautour dans toutes les cultures qui l'ont représenté.

Nekhbet, la protectrice des pharaons

Descendons le Nil jusqu'à El-Kab, le sanctuaire de Nekhbet, la déesse-vautour de Haute-Égypte. Avec sa consœur Ouadjit (la déesse-cobra), elles formaient le duo de choc chargé de protéger le pharaon. On les retrouve d'ailleurs côte à côte sur le célèbre masque funéraire de Toutankhamon.

Pour bien comprendre l'importance de l'oiseau, regardez la coiffe vulturiforme portée par les reines et les déesses dès 2560 avant notre ère. Il s'agit littéralement d'une dépouille de vautour : le corps entier est posé sur la tête, les ailes encadrent le visage et la queue retombe sur la nuque. Un symbole de pouvoir absolu.

L'incroyable mythe de la "mère sans mâle"

Voici la croyance la plus tenace de l'Antiquité : pour les Anciens, il n'y a pas de vautours mâles. Toutes sont des femelles, directement fécondées par le vent !

Fixée par les Grecs et les Romains, cette idée va avoir une conséquence symbolique inattendue. Entre le IIe et le IVe siècle, les Pères de l'Église (Tertullien, Ambroise...) vont s'en emparer. Pour eux, l'équation est parfaite : si le vautour conçoit par le vent (pneuma en grec, spiritus en latin), c'est la preuve naturelle que la Vierge Marie a pu concevoir par l'Esprit-Saint !

Le vautour devient donc, pendant quatorze siècles de doctrine chrétienne, l'argument naturel de l'Immaculée Conception. Tertullien, Ambroise, Basile de Césarée, Cyrille d'Alexandrie : tous citent l'oiseau. La force de l'argument tient au fait qu'il vient du monde naturel, pas de la théologie. Un charognard, instrument de la grâce.

Le grand hold-up du pélican

Mais alors, comment l'oiseau de la Vierge Marie est-il devenu le paria que l'on connaît ? À cause d'un problème d'image.

Dans les textes anciens, on raconte que le vautour s'ouvre la cuisse pour nourrir ses petits avec son propre sang en cas de famine. L'image est belle, mais l'Église finit par trouver le vautour un peu trop "macabre". Au IVe siècle, saint Jérôme transfère cette belle symbolique du sacrifice eucharistique à un oiseau jugé plus noble : le pélican.

Le pélican rafle la mise. Le vautour, lui, est jeté aux oubliettes de l'histoire chrétienne, survivant seulement dans quelques vieux noms de nos montagnes pyrénéennes (où le percnoptère est encore parfois appelé Marie-Blanche).

Rachamah : l'oiseau de la miséricorde

Si l'Occident lui tourne le dos, l'Orient continue de le vénérer. En arabe, le nom du percnoptère est rachamah. Il partage la racine sémitique r-h-m (utérus, entrailles, amour maternel) avec les deux premiers noms de Dieu dans le Coran : Al-Rahman (le Tout-Miséricordieux) et Al-Rahim (le Très-Miséricordieux).

Au Caire, au XVIIIe siècle, tuer un percnoptère était d'ailleurs un crime sévèrement puni, tant l'oiseau était respecté en tant qu'éboueur naturel et bienfaiteur.

Aigle 1 - 0 Vautour : la bataille des relations publiques

Le coup de grâce occidental arrive en deux temps, séparés de dix-huit siècles.

En 104 avant notre ère, Marius réforme l'armée romaine et choisit l'aigle comme seul emblème des légions. Avant lui, cinq animaux se partageaient cet honneur : le loup, le minotaure, le cheval, le sanglier, et le vautour. Marius les efface tous, ne garde que l'aigle. Le vautour sort de la symbolique d'État romaine, et avec elle de la symbolique d'État européenne pour les deux millénaires suivants. Plutarque, pourtant, plaidera encore : "le vautour est le moins malfaisant des animaux, qui ne détruit aucune récolte, ne tue aucun être vivant, et ne se nourrit que de ce qui est déjà mort."

Buffon, au XVIIIe siècle, achève le travail dans son Histoire naturelle. Il sacre l'aigle "roi des oiseaux" et qualifie le vautour d'animal "vil, lâche et répugnant". Michelet tentera de réparer l'affaire au XIXe : "l'aigle ne vit guère que de meurtre, le vautour, au contraire, est le serviteur de la vie." Le public ne suit pas.

Ce qui reste de ce glissement, c'est une image : l'oiseau qui tourne en rond sur une carcasse dans un western. La caricature a enterré deux mille ans de symbolique maternelle et purificatrice.

Le retour triomphal par les Causses

Il a fallu attendre l'écologie moderne pour réparer 2 000 ans d'injustice.

Le 15 décembre 1981 marque un tournant : la LPO et le Parc national des Cévennes lâchent cinq couples de vautours fauves sur le Causse Méjean. Jean-Marie Lamblard raconte dans Le Vautour (2001) les négociations préalables avec les éleveurs, qui n'avaient pas oublié Buffon mais qui ont fini par accepter de laisser les carcasses d'estive accessibles plutôt que de les enfouir. Un accord pratique avant d'être un geste symbolique. La population française compte aujourd'hui plus de 1 700 couples de fauves.

Le vautour moine suit en 1992 sur le même Causse, le gypaète barbu dans les Alpes à partir de 1986. Quarante ans plus tard, les quatre espèces sont visibles dans le ciel du Vercors. C'est le retour de ce que Michelet appelait "le serviteur de la vie" : un oiseau qui cherche la mort pour que la matière continue de circuler.

🌍 Un passeur d'âmes universelAilleurs dans le monde, son rôle de "nettoyeur" a toujours conservé une dimension sacrée. Chez les Bambara du Mali, il symbolise la connaissance totale. Au Tibet et chez les zoroastriens, on lui confie encore aujourd'hui les défunts lors des funérailles célestes, pour que l'âme remonte au firmament portée par ses ailes.

L'anecdote : quand Freud s'emmêle les plumes

Difficile de parler du vautour sans évoquer l'erreur la plus célèbre de la psychanalyse ! En 1910, Sigmund Freud écrit un essai sur Léonard de Vinci, basé sur un souvenir d'enfance du peintre où un "vautour" lui aurait effleuré les lèvres. Freud bâtit toute une théorie psychanalytique reposant sur la symbolique maternelle égyptienne du vautour.

Le problème ? Dans ses carnets, Léonard de Vinci avait écrit nibbio (milan). C'est le traducteur allemand de Freud qui s'était trompé. L'épisode est révélateur : même en se trompant d'oiseau, la psychanalyse est retombée sur l'Égypte et sur le symbole de la Mère. La symbolique du vautour est suffisamment puissante pour traverser les erreurs de traduction et les siècles d'oubli.

Pour aller plus loin

Quand on emmène un groupe sur les crêtes du Vercors et qu'un géant d'envergure passe au-dessus de nos têtes, c'est cette histoire-là que nous racontons. Oubliez le charognard lugubre : regardez voler la Mère originelle des pharaons.

Venez lever les yeux au ciel avec nous lors de nos sorties naturalistes dans le Vercors ou approfondissez cette thématique avec le très bon livre de Lamblard Le Vautour.

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